mercredi 24 février 2010

Extrait de Polynesia

Rêver éveillé, c’est impossible. Pourtant, j’étais bien conscient d’être allongé en train de dormir à côté d’Alpha sur la couchette confortable de notre cabine, à bord du Toa Marama. Mais en même temps, je projetais des images sur mes paupières baissées, comme si je contrôlais le film. J’adore faire ça. Surfer à la frontière du rêve et de la réalité. Mes paupières baissées deviennent les écrans d’une pensée granulaire, d’une conscience zoetropique. Des plans discontinus se succèdent. Les images se suivent dans une séquence cinématographique. Une cadence perceptuelle fragmentée, une vision cinématique, des traînées visuelles, que je jurerais psychédéliques mais que pourtant j’ajuste, oriente. Une pensée un peu folle, un navire qui subit les forces de la mer et du vent, mais que l’on maîtrise cependant.
Je reste obsédé par une scène. Voilà bien un double paradoxe : rêver éveillé et prétendre contrôler un rêve qui vous obsède.
C’est une route, ou un tunnel, enfin il y a des lignes qui convergent à l’infini et tout au bout se trouve une chimère colorée qui se cherche et tente de s’affirmer. Une spirale ? Un coquillage ? Une main qui se pose ? Je passe dans le tube. Pourquoi le tube ? Ce n’est pas un tube d’ailleurs, ni un chemin, c’est une route. Je vois très clairement que je peux agir à ma guise sur le paysage, mais pas sur la route. C’est comme si je voyageais. Je suis porté par le vent, ce n’est pas un navire, ni le Toa Marama. Je dors en imaginant un rêve que je crée, en ce moment même.
Je rêve de coucher sur un beau papier d’aquarelle quelques judicieux mélanges de couleurs, montrant l’instant magique où un Polynésien aux bras tatoués plonge sa rame dans l’écume du Pacifique. Ses deux bras sont projetés devant lui. L’un à l’horizontale, en haut de sa rame, l’autre légèrement replié un peu plus bas. Son torse est puissamment penché en avant, et tous ses muscles sont crispés par l’effort. On peut voir l’étrave de son va’a qui s’élance au-dessus de la houle avec une aisance qui tient du miracle et l’on pourrait croire un instant que sa superbe machine va s’élancer vers les étoiles.


Extrait de Polynesia

Alpha me laisse une couchette de quart douillette à souhait. J’aime retrouver son odeur. Bercé par une légère houle de nord, je sens que je plonge dans le flot des rêves de la nuit.

Je sais qu’il m’a fait voir une chose merveilleuse, mais c’était quoi en fait ? Il l’a posée entre mes mains. Je sais qu’il m’a dit quelques mots comme :
« Il suffit de suivre le chemin… »
C’est lumineux, mais ça n’émet pas de lumière, donc ça la réfléchit, tout simplement ! C’est une merveilleuse image, mais je ne perçois pas encore les détails. Serait-elle trop loin ? Oui, c’est ça ! C’est l’éloignement qui m’empêche de voir les détails, mais je sais que c’est elle ! Voilà, cela me revient, c’est une pirogue ! Une pirogue océanienne. Enfin pas exactement. Une turbulence. Une effervescence jamais reposée. C’est un mouvement perpétuel. Quelque chose qui est fait pour la conquête. Une étrave ! Voilà, c’est l’étrave d’une pirogue. Il faut bien qu’ils remontent dans le vent, au près serré peut-être pas, mais au bon plein nécessairement… C’est la lune… Non, pas exactement. C’est autre chose. Comme le reflet des choses sur l’infini du monde… C’est la lumière de la lune ! La lumière de la lune qui se réfléchit. Elle se réfléchit sur quoi ? Sur l’Océan bien sûr, sur l’immensité de l’Océan, c’est ça ! C’est une pirogue au près dans la lumière de la lune ! Mon Dieu, qu’elle est belle !


Extrait de Polynesia

Elle a mis une main douce et tendre sur son épaule. Elle avait un tatouage très ancien sur l’avant-bras. Et un merveilleux visage. Il se souvient très bien de ce qu’il a dit dans ce moment offert par les dieux. Il répète les mots avec une infinie nostalgie, le regard tourné vers l’horizon : « Ah ! Tu es enfin réveillée. Tu dors depuis une éternité et je t’attendais. Regarde devant. »
Mais sur la route du Toa Marama, le nuage rose et bleuté, à l’envers sur le miroir de l’immensité océane, n’est qu’une fugitive espérance aussitôt déçue. Quand il se retourne, la femme mystérieuse s’est évanouie dans la lumière du soleil, et l’image de l’île n’est qu’une mystification divine.


Extrait de Polynesia

Alpha et moi vivons hors du temps. Au bout du monde. Comme il est difficile de l’imaginer, dans un paysage si simple et si limpide qu’il semble irréel, sans aucun contact ni communication avec l’extérieur. Le Toa Marama demeure cristallisé. Nous ne savons plus depuis combien de jours nous sommes ici et cela est le moindre de nos soucis. Les jours, les nuits se succèdent identiques à eux-mêmes dans une déconcertante régularité. Rien ne change. La pure beauté de cet atoll oublié ne fait pas que nous inviter aux rêves. Il est le rêve. Apataki nous enferme dans ses sortilèges.

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